Et si la culture disparaissait ?
Imaginez un monde sans théâtre.
Sans musique dans les rues. Sans festivals dans les villages. Sans petites salles de spectacle. Sans auteurs inconnus. Sans jeunes compagnies. Sans artistes intervenant dans les écoles. Sans médiathèques proposant gratuitement une rencontre, une exposition ou un spectacle à des enfants qui n’en auraient peut-être jamais vu autrement.
Bien sûr, la culture ne disparaîtrait probablement pas totalement.
Les grandes productions continueraient d’exister. Les artistes les plus connus rempliraient toujours des salles. Les plateformes continueraient à nous proposer des milliers de films, de séries et de morceaux de musique.
Mais tout le reste ?
Les œuvres fragiles. Les créations nouvelles. Les artistes qui cherchent encore. Les propositions étranges, audacieuses, locales, imparfaites parfois. Les petites compagnies. Les petits festivals. Les associations. Les lieux indépendants. Tous ceux qui créent avant même de savoir s’ils trouveront un public.
Que deviendrait une société dans laquelle seules les œuvres capables d’être immédiatement rentables auraient encore réellement les moyens d’exister ?
Cette question mérite aujourd’hui d’être posée.
Parce que derrière les fermetures, les réductions de programmation, les festivals annulés et les subventions supprimées ou diminuées, il ne s’agit pas seulement de défendre un secteur professionnel.
Il s’agit de savoir quelle place nous voulons encore accorder à la culture dans nos vies.
Et peut-être même de nous demander ce qu’une société perd lorsqu’elle commence à considérer la culture comme accessoire.
La culture n’est pas un supplément d’âme
Lorsque les budgets deviennent difficiles, la culture peut facilement apparaître comme une dépense dont on pourrait se passer.
Il faut financer les écoles, les hôpitaux, les routes, la sécurité, les services publics, la transition écologique… Alors pourquoi financer également un spectacle, un festival, une résidence d’artiste ou une compagnie de théâtre ?
Parce que la culture ne commence pas lorsque tous les autres besoins humains ont été satisfaits.
Elle accompagne l’humanité depuis ses origines.
Bien avant nos théâtres, nos cinémas et nos bibliothèques, les êtres humains dessinaient déjà sur les parois des grottes. Ils racontaient des histoires, dansaient, chantaient, fabriquaient des objets, inventaient des rites et transmettaient des récits.
Nous avons toujours eu besoin de raconter.
De représenter le monde.
De transmettre.
De rire.
De pleurer ensemble.
De conserver la mémoire de ceux qui nous ont précédés.
Et d’imaginer ce qui n’existe pas encore.
La culture est l’un des endroits où une société se regarde elle-même.
Elle raconte ce que nous avons été, ce que nous sommes, ce que nous craignons, ce que nous désirons et parfois ce que nous préférerions ne pas voir.
C’est peut-être précisément pour cela qu’elle est essentielle.
La culture nous permet de rencontrer ceux que nous ne sommes pas
Un livre peut nous faire entrer dans la vie d’une personne née à l’autre bout du monde.
Une pièce de théâtre peut nous obliger pendant une heure à regarder une situation depuis le point de vue de quelqu’un que nous pensions ne jamais pouvoir comprendre.
Un film peut nous plonger dans une époque que nous n’avons pas vécue.
Une chanson peut porter la mémoire d’un peuple.
Un spectacle peut permettre à un enfant de découvrir une émotion qu’il ne savait pas encore nommer.
La culture ne nous donne pas nécessairement raison.
Et heureusement.
Elle peut nous déranger, nous confronter, nous bouleverser, nous faire rire de nous-mêmes ou nous obliger à regarder autrement quelque chose que nous pensions connaître.
Dans un monde où les algorithmes sont de plus en plus capables de nous proposer ce qui ressemble à ce que nous aimons déjà, cette capacité à rencontrer l’inattendu devient particulièrement précieuse.
Car découvrir une œuvre, ce n’est pas seulement consommer un contenu.
C’est parfois rencontrer une pensée différente de la nôtre.
Et une société dans laquelle nous ne rencontrons plus que ce qui nous ressemble risque progressivement de perdre quelque chose d’essentiel : notre capacité à nous confronter pacifiquement à l’altérité.
La culture développe aussi quelque chose d’essentiel : notre esprit critique
La culture ne nous apprend pas seulement à ressentir.
Elle nous apprend aussi à questionner.
Lire un roman, regarder un film, assister à une pièce de théâtre, découvrir une exposition ou écouter une œuvre, c’est être confronté à une représentation du monde.
Et face à elle, consciemment ou non, nous nous interrogeons.
Est-ce que je suis d’accord ?
Pourquoi ce personnage agit-il ainsi ?
Pourquoi cette histoire est-elle racontée de ce point de vue ?
Que cherche-t-on à me montrer ?
Qu’est-ce qui n’est pas montré ?
Qu’aurais-je fait à sa place ?
Existe-t-il une autre manière de comprendre cette situation ?
Toutes ces questions nourrissent une faculté indispensable : l’esprit critique.
L’esprit critique ne consiste pas à douter de tout ni à rejeter systématiquement ce que l’on nous dit.
Il consiste à apprendre à examiner une information, à confronter plusieurs points de vue, à distinguer un fait d’une opinion, à identifier les sources, à reconnaître une tentative de manipulation et, finalement, à construire son propre jugement.
Cette capacité est essentielle à l’individu.
Elle l’est aussi à une société démocratique.
Une œuvre nous apprend qu’il existe plusieurs façons de raconter le monde
Prenons un même événement historique.
Un historien peut l’étudier.
Un romancier peut le raconter à travers les yeux d’un enfant.
Un cinéaste peut choisir le point de vue des vaincus.
Un dramaturge peut donner la parole à celui que les récits officiels avaient oublié.
Un caricaturiste peut en révéler les contradictions ou l’absurdité.
Aucune de ces œuvres ne détient nécessairement, à elle seule, toute la vérité.
Mais leur coexistence nous apprend quelque chose de fondamental :
le monde peut être regardé depuis plusieurs endroits.
Et c’est précisément cette pluralité qui nourrit notre capacité à penser.
Une société culturellement riche n’est donc pas seulement une société qui possède beaucoup de spectacles, de livres ou de musées.
C’est une société dans laquelle des visions différentes du monde peuvent circuler, se rencontrer, se contredire et parfois s’affronter.
Culture, esprit critique et propagande : pourquoi la pluralité est essentielle
La propagande repose notamment sur la sélection, la répétition et la mise en récit d’informations afin d’influencer la manière dont une population comprend une situation.
Elle peut simplifier des réalités complexes.
Désigner des responsables.
Transformer progressivement un récit en évidence.
Opposer des groupes.
Faire disparaître certains faits du débat public et en mettre d’autres constamment en avant.
Face à cela, l’esprit critique constitue une protection essentielle.
Pas une protection absolue : aucune personne, même très cultivée, n’est totalement immunisée contre la manipulation.
Mais une personne habituée à confronter les récits, à rechercher plusieurs sources, à reconnaître différents points de vue et à questionner ce qu’on lui présente possède davantage d’outils pour construire son propre jugement.
Et la culture participe à cet apprentissage.
L’histoire montre également que des régimes autoritaires ont cherché à contrôler la création et la circulation des idées : censure de livres, interdiction d’œuvres, contrôle des médias, persécution d’artistes, propagande officielle ou utilisation de l’art au service du pouvoir.
Ce constat ne signifie évidemment pas que diminuer un budget culturel conduit mécaniquement à la dictature.
Ce serait faux et beaucoup trop simpliste.
Il rappelle en revanche quelque chose de fondamental : une société démocratique a besoin d’une pluralité de voix, de récits et de représentations du monde.
Ce lien entre culture et libertés fondamentales est d’ailleurs inscrit dans la Convention de l’UNESCO de 2005 sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles. Elle rappelle notamment l’importance de la liberté de pensée, d’expression et d’information et considère la diversité des expressions culturelles comme un moyen pour les individus et les peuples d’exprimer et de partager leurs idées et leurs valeurs.
Défendre la culture, c’est donc aussi défendre notre droit à penser
Voilà pourquoi réduire progressivement la diversité culturelle n’est pas anodin.
Lorsque moins d’artistes peuvent créer, lorsque moins de voix différentes peuvent être entendues, lorsque l’accès aux œuvres devient plus difficile, lorsque les enfants rencontrent moins souvent l’art, nous réduisons aussi le nombre de regards auxquels nous pouvons confronter le nôtre.
Or une démocratie vivante a besoin de citoyens capables de supporter la contradiction.
De changer d’avis.
De reconnaître la complexité.
De questionner un discours.
De distinguer l’émotion du fait.
De demander :
« Qui me dit cela ? Pourquoi ? Sur quelles preuves ? Existe-t-il un autre point de vue ? »
À une époque où nous parlons quotidiennement de désinformation, de réseaux sociaux, de manipulation des images, de contenus générés par intelligence artificielle et de fausses informations, former l’esprit critique des générations futures devient probablement plus nécessaire, et non moins nécessaire.
La culture ne constitue évidemment pas à elle seule la réponse à tous ces problèmes.
Mais elle fait partie des endroits où nous apprenons, dès l’enfance, quelque chose d’inestimable :
penser ne consiste pas seulement à recevoir une réponse.
C’est apprendre à poser des questions.
Pourtant, quelque chose est en train de se fragiliser
Les inquiétudes exprimées depuis plusieurs années par le monde culturel ne reposent pas uniquement sur un sentiment.
Le Baromètre 2025 de l’Observatoire des politiques culturelles, réalisé auprès d’un échantillon de 214 collectivités territoriales et intercommunalités, marque une rupture importante.
47 % des répondants déclaraient une baisse de leur budget culturel total entre 2024 et 2025.
Pour plus de 20 % de l’échantillon, cette baisse dépassait 10 %.
Plus préoccupant encore pour le tissu associatif : 42 % des collectivités interrogées déclaraient diminuer leurs subventions aux associations culturelles, contre 11 % entre 2023 et 2024.
Parmi les départements interrogés, 68 % indiquaient une diminution de ces subventions. Parmi les régions de l’échantillon, ils étaient 58 %.
L’Observatoire des politiques culturelles parle d’une tendance à la baisse budgétaire « inédite par son ampleur ».
Il faut cependant être précis.
Toutes les collectivités ne réduisent pas leurs budgets culturels. Toutes les politiques culturelles ne sont pas abandonnées. Les situations varient considérablement selon les territoires, les institutions et les dispositifs.
Mais lorsque plusieurs financeurs réduisent simultanément leur participation, c’est tout un écosystème qui peut être fragilisé.
Et derrière ces chiffres se trouvent des réalités beaucoup plus concrètes.
Quand une petite compagnie perd une aide, ce n’est pas une ligne comptable qui disparaît
Pour une grande institution, une baisse budgétaire peut parfois être absorbée, même difficilement.
Pour une petite structure culturelle, quelques milliers d’euros peuvent représenter une création entière.
Une résidence qui n’aura pas lieu.
Un artiste qui ne sera pas embauché.
Une tournée qui ne partira pas.
Un spectacle qui restera dans un dossier.
Une intervention qui ne sera plus proposée dans une école.
Un festival qui réduira sa programmation.
Une compagnie qui finira peut-être par disparaître.
Le problème est particulièrement important pour les artistes et les compagnies émergentes.
Car comment devenir un artiste reconnu si l’on ne peut plus être un artiste inconnu ?
Comment faire naître de nouvelles écritures si chaque création doit garantir sa rentabilité avant même d’avoir rencontré son public ?
Comment prendre un risque artistique lorsqu’une structure n’a plus les moyens économiques de se tromper ?
Créer suppose aussi le droit d’essayer.
Le droit de chercher.
Et parfois le droit d’échouer.
Une politique culturelle ne sert donc pas uniquement à financer ce que le public aime déjà.
Elle permet également à ce qui n’existe pas encore de naître.
La culture ne peut pas être réservée à ceux qui peuvent se la payer
Il existe une autre conséquence possible de la fragilisation du financement public : celle de l’accès.
Lorsqu’un lieu ou une compagnie dispose de moins de moyens, plusieurs solutions apparaissent.
Augmenter le prix des places.
Réduire le nombre de représentations.
Diminuer les actions gratuites.
Renoncer à certaines interventions scolaires.
Programmer des propositions considérées comme moins risquées financièrement.
Se concentrer sur les territoires les plus rentables.
Chacune de ces décisions peut être parfaitement compréhensible à l’échelle d’une structure qui cherche simplement à survivre.
Mais lorsqu’elles se multiplient, leurs conséquences deviennent collectives.
Car tout le monde ne peut pas consacrer 30, 50 ou 100 euros à une sortie culturelle.
Tout le monde n’habite pas à proximité d’un grand théâtre ou d’un musée national.
Tous les enfants ne grandissent pas dans une famille qui les emmènera spontanément voir un spectacle, visiter une exposition ou entrer dans une bibliothèque.
C’est précisément pour cela que les médiathèques, les associations, les festivals locaux, les petites compagnies, les structures municipales et les interventions artistiques dans les établissements scolaires sont si importants.
Ils permettent parfois une première rencontre.
Et cette première rencontre peut tout changer.
L’école est l’un des endroits où cette bataille se joue
Un enfant ne devrait pas avoir besoin de naître dans une famille habituée des théâtres pour découvrir le théâtre.
Il ne devrait pas avoir besoin que ses parents connaissent la musique classique pour entendre un orchestre.
Il ne devrait pas avoir besoin d’habiter une grande métropole pour rencontrer un auteur, un comédien, un danseur ou un plasticien.
L’éducation artistique et culturelle permet précisément de réduire une partie de ces distances.
Lorsqu’un enfant assiste pour la première fois à un spectacle avec son école, nous ne sommes pas simplement en train de lui offrir une heure de divertissement.
Nous lui apprenons qu’un théâtre existe.
Qu’une bibliothèque lui appartient aussi.
Qu’un musée n’est pas réservé à ceux qui savent déjà comment s’y comporter.
Qu’il a le droit d’entrer dans ces lieux.
De regarder.
De ne pas comprendre.
De poser des questions.
D’aimer.
De ne pas aimer.
Et surtout de construire sa propre opinion.
La culture n’est réellement accessible que lorsque chacun peut se sentir légitime d’y entrer.
Le véritable danger : une culture de moins en moins diverse
Nous ne nous dirigeons probablement pas vers un monde « sans culture ».
Jamais nous n’avons même eu accès à autant de contenus.
Des millions de chansons sont disponibles instantanément. Des films, des séries, des vidéos, des livres et des images circulent en permanence.
Le danger est ailleurs.
Nous pouvons vivre dans un monde saturé de contenus et pourtant appauvri culturellement.
Parce que la diversité ne se mesure pas seulement au nombre d’œuvres disponibles.
Elle dépend aussi du nombre de personnes capables de créer.
De la diversité de leurs origines.
De leurs territoires.
De leurs histoires.
De leurs sensibilités.
De leurs moyens d’expression.
Et de la possibilité donnée à une œuvre qui ne correspond pas immédiatement aux attentes du marché de rencontrer malgré tout son public.
Ce principe est reconnu au niveau international.
La Convention de l’UNESCO sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles affirme que les activités, biens et services culturels ne doivent pas être considérés uniquement sous l’angle de leur valeur commerciale : ils sont aussi porteurs d’identités, de valeurs et de sens.
Pourquoi est-ce si important ?
Parce qu’une œuvre culturelle n’est pas un produit tout à fait comme les autres.
Un livre porte une langue.
Une chanson porte une histoire.
Une pièce de théâtre porte une vision du monde.
Une œuvre peut porter la mémoire d’une communauté entière.
Lorsque certaines voix n’ont plus les moyens de créer ou d’être diffusées, nous ne perdons donc pas seulement des « contenus ».
Nous perdons des regards sur le monde.
Une société a besoin de lieux où tout n’est pas rentable
Voilà peut-être l’une des questions fondamentales.
Devons-nous accepter que tout ce qui existe soit évalué uniquement à travers sa rentabilité immédiate ?
Combien rapporte une bibliothèque ?
Combien rapporte un enfant qui découvre Molière ?
Combien rapporte une représentation devant cinquante personnes dans une petite commune ?
Combien rapporte un atelier de théâtre avec une classe ?
Combien rapporte un jeune auteur dont le premier texte sera joué devant trente spectateurs ?
Peut-être pas grand-chose immédiatement.
Mais est-ce réellement la bonne question ?
Une société finance également ce qu’elle considère comme nécessaire à la vie collective, même lorsque sa valeur ne peut pas être mesurée directement par une recette.
La culture appartient à cette catégorie.
Elle produit du lien.
Elle transmet.
Elle conserve.
Elle questionne.
Elle rassemble parfois des personnes qui ne se seraient jamais rencontrées autrement.
Elle crée des souvenirs communs.
Elle permet également le désaccord.
Elle offre un espace où une société peut parler d’elle-même sans nécessairement devoir trouver immédiatement une solution.
Derrière chaque petite structure culturelle se cache une partie de cet écosystème
À la Compagnie Donne-moi des ailes, nous connaissons cette réalité à notre échelle.
Nous jouons dans des théâtres, mais aussi dans des médiathèques, des écoles, des salles municipales et des petites communes.
Nous rencontrons parfois des enfants qui assistent à un spectacle pour la première fois.
Nous travaillons avec des enfants, des adolescents, des adultes amateurs, des enseignants, des associations, des médiathèques et des collectivités.
À l’échelle de la vie culturelle française, une petite compagnie peut sembler représenter très peu de choses.
Une représentation ici.
Un atelier là.
Quelques dizaines ou quelques centaines de spectateurs.
Et pourtant, la culture existe précisément grâce à cette multitude.
Des milliers de compagnies, d’associations, de bibliothèques, de médiathèques, de festivals, de salles, d’artistes, de techniciens, d’enseignants, de bénévoles et de collectivités qui créent chaque jour des occasions de rencontre.
Si ces structures disparaissent une par une, il n’y aura probablement jamais un matin où nous nous réveillerons en constatant :
« La culture a disparu. »
Ce sera beaucoup plus silencieux.
Un festival qui ne reviendra pas.
Une compagnie qui arrêtera.
Une bibliothèque qui proposera moins d’animations.
Un spectacle qui ne sera jamais créé.
Une école qui n’aura plus les moyens de faire intervenir un artiste.
Une petite salle qui programmera moins.
Une voix qui ne trouvera plus l’endroit où être entendue.
Puis une autre.
Puis une autre.

Défendre la culture, c’est défendre la possibilité d’un monde multiple
Il ne s’agit pas d’affirmer que la culture devrait échapper à toute réflexion économique.
Les financements publics impliquent des choix, des priorités et des responsabilités.
Il ne s’agit pas non plus de prétendre que chaque structure culturelle doit nécessairement être maintenue indéfiniment ou que chaque dépense culturelle serait, par définition, incontestable.
Le débat sur l’utilisation de l’argent public est légitime.
Mais pour pouvoir avoir ce débat, encore faut-il comprendre ce qui est réellement en jeu.
Lorsque nous finançons la culture, nous ne finançons pas uniquement des artistes.
Nous finançons la possibilité pour une société de raconter plusieurs histoires plutôt qu’une seule.
Nous permettons à des enfants de découvrir des mondes auxquels leur naissance ne leur aurait peut-être jamais donné accès.
Nous préservons des espaces où peuvent apparaître des idées nouvelles, des formes nouvelles et des voix nouvelles.
Nous permettons à des œuvres qui ne seront peut-être jamais extrêmement rentables d’exister malgré tout.
Nous entretenons notre capacité collective à nous confronter à d’autres façons de penser.
Et nous faisons le choix de considérer que certaines choses possèdent une valeur même lorsqu’elles ne possèdent pas immédiatement un prix.
La culture ne disparaîtra probablement jamais complètement.
L’être humain continuera de raconter, de chanter, de jouer, de dessiner et d’inventer.
Mais ce qui peut disparaître beaucoup plus facilement, c’est notre possibilité collective d’accéder à une culture libre, multiple, inattendue et différente de nous.
Et lorsqu’une société perd progressivement cette diversité, ce ne sont pas seulement ses artistes qu’elle fragilise.
C’est une partie de sa mémoire.
Une partie de son imagination.
Une partie de sa capacité à rencontrer l’autre.
Une partie de sa capacité à questionner ce qu’on lui raconte.
Une partie de son esprit critique.
Et peut-être, finalement, une partie de son humanité.